Leçon pour un jeune artiste (3/11)
Par Louis Asselin | (0) Commentaires | Permalink

« Mais je ne vous cache pas que la concurrence est sérieuse. C’est valorisant. Cette compétition vous montre au moins que le secteur a la cote, que la fonction est prisée.
Les étudiants des écoles de commerce peuvent être de redoutables concurrents lorsqu’ils se mettent à produire de l’art. Ils sont sans état d’âme, appliquent sans difficulté les techniques modernes, font ce qu’il faut pour se trouver vite un style et s’y tenir. La création et la gestion des marques, c’est leur créneau. Mais rassurez-vous, ils sont souvent trop terre-à-terre, utilitaristes et nettoyeur dans l’âme et par éducation pour quitter le monde rassurant des shampoings et des lessives.
Les étudiants des écoles de publicité figurent aussi parmi les mieux armés pour devenir vite des artistes remarqués. Remarqués et remarquables sont ici synonymes, soyez en certains. Quant à ceux des écoles de design ou d’ingénieurs, ils ont un point commun avec vous : ils n’ont pas spontanément le marketing de l’art dans le sang. Ils maîtrisent mieux les techniques que vous, mais savent moins bien jouer sur le grand orgue des sensibilités… »
« N’oubliez jamais l’essentiel. L’artiste moderne n’a pas pour mission sacrée de changer le monde, le critiquer, ni même le célébrer. Le public et les critiques se chargeront de le faire pour vous en côtoyant vos œuvres. Si jamais cela arrivait, ça doit être malgré vous.
Aujourd’hui, vous avez l’énorme avantage d’être dans une optique de création pure.
Notez-le en lettres capitales : SI VOUS N’AVEZ RIEN A DIRE, TANT MIEUX, VOUS ETES VIERGES POUR LA CREATION. Votre potentiel créatif est maximal. Tout l’enjeu de l’artiste en devenir est de s’inventer un style, une technique et des sujets récurrents. »
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Leçon pour un jeune artiste (4/11)
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« Les animaux ont été énormément sollicités ces derniers temps. Il est vrai que c’est un sujet universel, flatteur pour l’homme qui voit au travers de l’animal le chemin qu’il a parcouru. Il se flatte alors de s’être joué et éloigné du règne animal. Le monde des animaux est sauvage, amusant, infantile, à la fois déterminé et imprévisible… mais infiniment animal, donc inférieur... C’est un créneau excellent pour les artistes de tous les pays. L’animal, c’est l’art de la mondialisation. Mais ce segment de l’animalerie artistique est si encombré qu’il faut être particulièrement inventif et bien informé.
Attention au copiage trop évident, vous ne pouvez pas être la risée de tout le monde pour votre entrée sur la scène artistique. Plus tard on vous pardonnerait, mais d’emblée, non…
Votre documentation est donc primordiale. "
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Leçon pour un jeune artiste (5/11)
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"Une bonne méthode consiste à fouiller le passé pour y dénicher des styles oubliés. Les mélanges de style, contemporains ou non, sont aussi un excellent moyen d’arriver. Cette méthode a l’immense avantage commercial de donner une impression de nouveauté, de travail personnel tout en bénéficiant d’une discrète mais efficace impression de familiarité. L’œil du public n’est pas choqué. Il n’y a pas de rupture, donc pas de problème d’adaptation. Votre production, bien qu’apparemment personnelle et relativement nouvelle occupe déjà son univers mental, fait d’images et de références sociales qui fonctionnent à son insu.
Le « déjà vu à l’insu », s’il est adroitement utilisé, est votre meilleure carte d’identité passe-partout pour réussir rapidement, pour vendre beaucoup, pour asseoir votre marché, votre périmètre.
Les vraies nouveautés, ca vaut le coup à long terme, mais à court terme c’est risqué, genre quitte ou double. Et vous savez bien que le monde de l’art est une longue histoire de filiations, d’adaptations, de transformations. Les ruptures sont presque inexistantes. Voyez l’art primitif… On en a fait le nec plus ultra de l’art moderne au XXeme siècle. Faut pas se laisser abuser les petits !
Vouloir absolument être d’avant garde est un combat d’arrière-garde ! Si vous prenez à bras le corps ce qui se dit officiellement d’avant-garde, eh bien vous êtes perdu d’avance ! vous serez certains de n’ être ni DANS l’avant-garde ni DANS le cœur du Marché. Quand l’avant-garde est là, quand elle se voit trop, il est trop tard. Quant au Marché, son corps est partout et nulle part : il est fait de grilles et de ramifications. Il est sans cœur ! Si j’ose dire, ayez UNE personnalité ! "
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Leçon pour un jeune artiste (6/11)
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"Si vous cherchez des idées de sujets, et même de style, servez-vous de l’actualité. C’est un vivier inépuisable. De la méthode ! Faites une grille : en colonnes, inscrivez les styles ; en lignes, listez l’actualité. Vous verrez, vous allez faire votre chemin vers la bonne case… Utilisez un tableur Excel, c’est pratique. Soyez modernes… Nous l’appellerons votre tableau ou votre grille de Création. Vous pouvez aussi tenir un tableau à double entrée pour croiser les styles. Et un autre pour les matériaux… Les thèmes aussi peuvent être métissés.
Revenons à l’actualité, en prenant deux extrêmes : les guerres et la consommation. Ce sont des thèmes récurrents, universels, apparemment opposés, mais dont le point commun est la séquence création-destruction. Malgré leur banalité, et du fait de leur éternel retour, vous donnerez toujours l’impression de faire de la prémonition. C’est important pour un artiste. On attend de lui qu’il soit visionnaire, intuitif, qu’il sente les choses. Donner de la profondeur à votre travail. Le doter de mystère, d’une aura particulière impliquera toutefois que vous masquiez savamment vos sujets. Notez bien que la profondeur n’est pas une nécessité, loin de là. Mais si vous y tenez, il vous faudra passer maître dans l’art de la dissimulation. Le public et la critique devront cheminer pour découvrir ce que vous avez placé à leur insu. L’implication du public, qui n’est pas non plus une obligation et qui ne concerne que les amateurs avertis d’art, est la clé d’un marketing de haut vol dans ce domaine. Ce public doit avoir l’impression d’être votre interprète. »
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Leçon pour un jeune artiste (7/11)
Par Louis Asselin | (0) Commentaires | Permalink

« Mais ne craignez rien, pas d’affolement. Comme je le disais, toutes ces sophistications ne sont pas une condition sine qua non. Souvent le succès vient aux travaux d’une parfaite platitude… Exemple ! Les œuvres dérivées des personnages ou figures de la bande dessinée ou du monde animal… L’essentiel réside alors dans l’exécution, dans la constance du style.
Vous devrez ensuite choisir entre la déclinaison des couleurs ou celle des formes. Pas les deux à la fois.
La question du style est celle de la marque et des points de repère. Au départ, vous devez être irrationnel dans les thèmes et les styles en général, mais ensuite, vous devez montrer rigueur, méticulosité, objectivité dans la déclinaison de votre produit artistique. Après, c’est une question d’accessoires : ils doivent d’être bien agencés, ordonnés, visibles.
Je le redis haut et fort : la platitude parfaite est votre meilleure alliée, la plus fiable, votre assurance tous risques. C’est lisse comme une icône. C’est une fantaisie intouchable, un objet à part dans l’univers domestique et social de l’acheteur.
La platitude, si elle est pure et parfaite, donnera un sentiment de profondeur. Qu’y a t-il derrière ? Quelque chose, forcément. C’est comme tout. Personne ne recherche consciemment la platitude, mais un travail parfaitement vide d’un quelconque sens peut stimuler ou caresser la tendance des gens à vouloir donner à tout prix une portée à un travail artistique. Dans cette optique, les réalisations hermétiques peuvent être de bon aloi. Je pense aux figures géométriques et aux formes répétées, liées, enchâssées…
Vous savez mes grands, si vous voulez percer rapidement, n’allez pas chercher trop loin… »
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Leçon pour un jeune artiste (8/11)
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« Ayez un peu de considération pour les nouveaux consommateurs d’art… Je parle de ceux qui se sont enrichis au cours de la spéculation financière sur la nouvelle économie, ceux qui ont vendu leurs start-up ou leurs parts avant que tout ne s’effondre. Certains disposent d’énormes moyens. Et leur besoin de reconnaissance, maintenant, est énorme aussi. La satisfaction de ce besoin passe par la consommation d’art. Mettre de l’art chez soi est pour eux une des formes de la consécration sociale. Alors que les valeurs se sont effondrées, l’art, lui, restera accroché au mur, et au nez et à la barbe des invités.
Et c’est un public vierge. C’est le cas de figure idéal pour de jeunes artistes : une population prête à mettre des moyens considérables, parfois énormes, pour acheter juste leur dose de graphisme, pourvu qu’on parle du créateur dans la presse.
Je vous entends minauder, je vous vois faire la grimace. Halte là ! Ou je me fâche ! Ne soyez pas prétentieux. Pas encore. Prenez l’argent là où il est, là où il circule. Profitez-en : il est des conjonctures historiques, dont il faut tirer parti. Soyez opportunistes ! Certains l’ont fait à la fin des années quatre-vingt. Peu importe que leur travail, aujourd’hui, ne vaille parfois plus que le centième de ce qu’ils l’avaient vendu, qu’on les trouve aux puces pour quelques euros symboliques. Il n’y a pas de honte. Ils en auront bien vécu. Ils auront évolué depuis. C’est même une performance exceptionnelle, remarquable, admirable. Dites-le vous ! Que cela raisonne dans vos petites têtes idéalistes ! »
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Leçon pour un jeune artiste (9/11)
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« Bien. Résumons-nous. Notez bien les quatre points suivants pour votre réussite :
Se faire remarquer. Se mettre en avant. Provoquer, quitte à vous enfiler une tête de veau sur la tête pendant le vernissage. Ca attire les photographes et les journalistes. Et les gens se disent que vous êtes capables de choses qu’eux mêmes n’oseraient jamais faire. Se servir des média.
Trouver un style et s’y tenir. Ne l’oubliez pas : si vous n’avez rien à dire, c’est parfait.
Etablir le marché, votre marché : produire beaucoup en un temps record. Sous-traiter la réalisation. L’artiste moderne ne s’occupe que de concepts et de relations publiques.
Vendre cher. Sinon ce n’est pas de l’art. Si vous ne mettiez jamais ce prix pour acquérir votre travail, c’est que vous commencez à comprendre la logique commerciale de votre métier. "
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Leçon pour un jeune artiste (10/11)
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"Mes enfants, mes apprentis de l’art, si vous appliquez ces quatre principes de pur bon sens, un jour, très vite, vous me remercierez. Vous le savez, j’ai raison. Je vous évite une vie de galère…
Je voudrai terminer cette intervention en répondant à une question posée par l’une d’entre vous : le thème de la « Nature » est-il porteur ?
C’est une valeur sûre ! évidemment ! Il n’y a qu’à voir les vaches… les zèbres… les poissons… et tout le reste qu’on nous administre, qu’on nous force à voir. Et ce n’est pas parce que tous les peintres du dimanche, je devrais même dire du dimanche après-midi entre quinze heures et dix-sept heures peignent des paysages, des natures mortes ou leurs chats qu’elle est à bannir. Au contraire, faites mieux, ayez du style, de la méthode, de la technique, épatez ! Vous n’avez pas d’imagination pour cela ? Pas de problème, répandez-vous, baladez votre regard, voyez ce que vous offre le commun des mortels. Faites comme tout le monde, exploitez les autres ! L’exploitation de l’homme par l’artiste, allez-y sans crainte ! L’homme est dans la nature… Descendez en bas de chez vous. Vous y trouverez toujours un filon. Faites un tour sur les marchés, observez les maraîchers, observez les étalages, croisez les fruits, les légumes et les figures géométriques ! Voyez les savantes pyramides d’oranges ou de clémentines, montées entre six et huit heures du matin. Qui dit « pyramides », dit Egypte. C’est éternellement porteur l’Egypte. Une pyramide égyptienne, c’est ancien, c’est beau, c’est conservateur et progressiste, matérialiste et spirituel, ça épouse la terre et ça pointe vers le ciel, c’est mystérieux, c’est cabalistique ! Qui dit « orange » dit Warhol, dit téléphonie mobile et nomadisme, dit soleil, dit énergie, dit prison, dit Kubrick… Voyez cette densité de références dans une modeste et somptueuse pyramide d’oranges. Votre succès est assuré sans avoir rien créer d’autre qu’une caisse à résonances collectives…"
Leçon pour un jeune artiste (11/11)
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Leçon pour un jeune artiste (11/11)
Par Louis Asselin | (0) Commentaires | Permalink
Croisez et croissez bon sang ! Les animaux de la ferme que vous mangez : poulets, dindes, canards, lapins… Si vous les laissez dans leur basse-cour, il faut faudra un talent rare pour que cela marche. Si au contraire vous les emballer avec des rubans, des papiers brillants, des cotillons des soirées turlututu chapeau pointu, que vous en faites des papillotes scintillantes et que vous les placez sur les rayons d’une boucherie volaillerie à la façon d’une boutique de luxe, genre Louis Vuitton, vous obtiendrez ce que les critiques d’art interprèteront comme une vision acerbe de l’obsession moderne de l’emballage. Ils intituleront leurs papiers : « Dans l’emballage aux frous-frous, il n’y avait que la basse-cour. » Eh bien, ouvrez les yeux là encore ! Regardez les vitrines charcutières à Noël, on vous sert tout sur un plateau ! Petits gâtés que vous êtes ! Artistes farcis ! Et si vous ne savez pas dessiner et peindre avec réalisme les animaux, faites des poules ou des lapins cubiques : les cubismes, c’est devenu une valeur père de famille, des figures socialement valorisées.
La nature… Bien sûr mes poussins ! Pensez à tous ces citadins névrosés de la précipitation… du bruit… de la pollution… des ordinateurs… La nature, c’est vieux comme le monde et jeune comme l’avenir… Glissez-y des ingrédients d’actualité… Le dérèglement du climat…Les animaux pollués… Le recyclage… Et choisissez un judicieux mélange de styles, alors oui, Dame Nature sera votre mère nourricière. Mais n’oubliez pas : de la méthode derrière votre folie ! Et pensez à moi, à ma matrice Excel, à votre tableau stratégique, à votre grille de Création… »
Louis, auditeur libre
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Le mystère de l'élève la plus douée
Par Louis Asselin | (2) Commentaires | Permalink
Au jeu des 7 familles, dans la famille "Artiste", je demande le père.
Artiste peintre, dessinateur et professeur de Beaux-Arts - un personnage apprécié, prolifique mais non reconnu : des centaines et des centaines de jolis dessins et peintures achetés par des marchands et revendus à des gens dont il ignorait tout.
Je demande le fils aîné. Plaf ! Un militaire -déjà- en retraite qui, enfant, s'amusait -déjà- avec ses armées de petits soldats.
Je demande le second fils. Un sculpteur autodidacte au sommet (?) de son art, ayant surpassé son père.
Maintenant, j'exige la fille. Ah, elle est documentaliste dans une fondation pour l'art moderne ?
- t'es le seul artiste, alors ? je demandai au fils sculpteur.
- non. Ma soeur aussi. Un jour, mon père m'a dit : "Ta soeur, c'est l'élève la plus douée que j'ai eu. Et j'en ai vu défiler des centaines."
- tu crois qu'il était gaga de sa fille ?
- non. Tu la mets dans n'importe quel endroit, sous n'importe quel angle, elle te dessinera avec perfection et rapidité ce qu'elle voit. Elle est bien meilleure que moi.
- mais qu'est-ce qu'elle fabrique alors ?
- elle m'a dit qu'elle n'avait rien à dire.
Voir aussi : Art & Fiction
